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           Les Photo Crayons du Baron Von Stillfried

 A ce jour seuls quelques très rares spécialistes ou amateurs du Japon en ont entendu parler. Malgré de nombreuses recherches il n’en avait été découvert aucun exemplaire au Japon ou dans les musées occidentaux. Les oeuvres du baron Raimond Stillfried sont en effet peu nombreuses et éparpillées à travers le monde. Stillfried était l’un des trois grands photographes d’origine européenne dont le Japon devint le pays d’élection, comme son prédécesseur Felice Beato et son successeur Adolfo Farsari.

Le baron Raimond Stillfried n’exerça pas seulement son art à Yokohama. Après une vie mouvementée et un début de carrière militaire lors de la tragique exposition du Mexique, les récentes recherches d’un universitaire australien (1) viennent de montrer la complexité et la rareté de ses oeuvres. Il eut l’idée de vendre ses clichés photographiques en les coloriant en poursuivant les premiers essais de Beato et de Wirgman (2). L’étude de ce photographe autrichien n’a pas été facilité par l’existence de son frère, le baron Franz von Stillfried qui prit pour un temps sa succession à Yokohama. Raimund fut à l’origine de quelques initiatives retentissantes comme celle de photographier pour la première fois l’empereur Meiji au cours d’une visite officielle de l’arsenal de Yokosuka (3). Il ouvrit un studio à Yokohama en 1871, et appliqua la technique du collodion dont il devint le meilleur spécialiste au Japon. Il sera également à l’origine de rares photographies de Chine, du Siam et de Singapour, car il ouvrit également sous son nom un studio photographique à Hong Kong.

Au croisement de la photographie artistique et de l’art

Aux confluences de l’Occident et du Japon, les photographies du baron Stillfried apporte aux touristes un parfum d’Extrême-Orient mêlé à une décoration assez théâtrale d’importation occidentale. Le baron Raimund Stillfried fait partie des rares artistes européens qui s’expatrièrent au Japon. Ainsi c’est Stillfried qui semble avoir introduit au Japon la présence de peintures de fonds de scènes à la manière du théâtre. Il renouvelle le choix des sujets et donne souvent un aspect assez romantique à ses modèles. L’influence viennoise n’est pas non plus absente de ses clichés, où l’on remarque parfois deux ou trois modèles féminins se tenant par les mains ou couchées dans les mêmes futons. Stillfried se trouve ainsi à la croisée des chemins de l’art occidental et japonais, à la confluence de la photographie et de l’art de l’estampe, au mariage du noir et blanc et de la couleur, et à la pointe de la tentative d’associer des techniques modernes et traditionnelles. Dans ses oeuvres et plus particulièrement au sein de ses photo-crayons le peintre prend le pas sur le photographe. Chez un seul autre artiste, le japonais USUI Shûsaburô (4), la colorisation des images conduit l’artiste à ne plus nous présenter des photographies, mais de véritables petits tableaux de la vie japonaise. Chez Stillfried il existe de plus une volonté de laisser place à un art franchement occidental et moderne.

         Les photo-crayons nous amènent donc à une surprise d’autant plus intense que, le sujet restant purement japonais, sa traduction en devient tout à fait moderne. A l’inverse de Gustav Klimt (5), autre Viennois, qui importe le symbolisme de l’artiste japonais, Stillfried transfigure le modèle japonais en un tableau où viennent se mêler réalisme et impressionnisme, Extrême-Orient et Occident.

         Probablement cette tentative, réalisée au Japon, resta sans lendemain dans ce pays, mais elle marque une étape fort intéressante dans l’évolution de la photographie et l’intégration des arts de l’Occident et de l’Orient. Elle prouve aussi à nouveau le rôle non négligeable joué par la communauté autrichienne dans la modernisation du Japon. Stillfried fit envoyer ses photographies à l’Exposition internationale de 1873 à Vienne. Il est fort vraisemblable aussi que Stillffried, qui se vanta d’avoir formé plus d’une centaine de jeunes photographes japonais, fut à l’origine de la carrière de deux importants photographes japonais, Kusakabe Kimbei (5) et Yamamoto. En effet, si une large part des clichés de Stillfried disparurent dans un incendie peu de temps après leur vente à Farsari, on les retrouve cependant parfois au sein des oeuvres de ces deux photographes japonais. Ceci explique que les oeuvres du baron Stillfried soient aujourd’hui assez rares. Leur étude systématique donne également l’occasion d’attribuer à ce photographe des clichés qui semblaient provenir de l’atelier de Felice Beato.

Dr J Dubois .          

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Notes

1 Gartlan, Luke : University of Melbourne.

2 Wirgman, Charles : arrivé à Yokohama en 1861 à l’âge de 26 ans, il était le correspondant de l’illustrated London News. Ce caricaturiste qui prôna l’œuvre de Georges Bigot donna le surnom de baron Collodion à Stillfried.

3 Yokosuka : arsenal de la marine japonaise, dirigé par les Français et situé sur l’ancien fief de Will Adams, non loin de Kamakura.

4 Usui Shûsaburô: ce photographe japonais né à Shimoda ouvrit un studio à Yokohama en 1875. Il eut pour agent David Welsh, qui devint aussi celui de Stillfried.. 

5 Gustav Klimt (1862-1918) Peintre autrichien dont les compositions très colorées se sont inspirées à sa manière des bijin d’Utamarô. Si Klimt ne se rendit jamais au Japon, son compatriote Emil Orlik (1870-1932) quitta Gênes en 1900 pour ce pays. Il est à noter que l’inspiration japonaise de ces deux artistes autrichiens est tardive, alors que la présence du baron Stillfried à Yokohama de 1871 à 1883 est beaucoup plus précoce.

 

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